Station#44
Avec des réalisations plastiques, visuelles, sonores de Hugo Chagnon, Léa Fradet, Sasha Goffart, Ujae Kim, Hyejoo Lee, Léonie Letellier, Axelle Pandélakis, Louann Rousselot et Yaofang Zhang.
À l’issue du séminaire « Histoire & esthétique des arts sonores » (janvier-mai 2025), la question « Qu’est ce que le son donne à voir de l’image ? » fut posée aux étudiant.e.s de L2. Les propositions parmi les plus passionnantes (et il y en eut de nombreuses !) sont ici exposées, inversant dès lors le protocole de L’Atelier sonore d’esthétique qui, plus traditionnellement, part du visuel pour se déplacer vers le sonore. Même si, par le passé, un tel mouvement, du sonore au visuel donc, fut donné lors de la Station#6 ou de la Station#16… Bref, telles propositions plastiques des étudiant.e.s de la promotion 2023 étaient également accompagnées d’un texte dont je livre un bref extrait… Pour les vingt ans de L’Atelier sonore d’esthétique !
Hugo Chagnon, Les Étages écoutent, dimension variable, photographie numérique, 2025.

« Ces images d’archives, prises dans l’immeuble où je vis, révèlent six étages cadrés au même endroit. Leur structure répétitive paraît figer le lieu, mais chaque variation raconte une présence discrète. Le son est absent à l’oreille, mais présent dans le regard. Il s’imagine : une respiration, des pas feutrés sur la moquette, un déplacement étouffé. […] Cette série montre comment un lieu de passage, apparemment vide, peut devenir habité par ce qu’on n’entend pas. Le son ici n’est pas entendu, mais perçu. Il transforme l’image en écoute intérieure. »
Léa Fradet, Écoute profonde dans les marais, fusain sur papier, 50cm×65cm, 2025.


« Dans une démarche de “ deep listening ”, concept initié par Pauline Oliveros, j’ai recueilli les sons ambiants, principalement des chants d’oiseaux et de sons mécaniques dans l’environnement des marais de Bourges. En explorant la sensorialité des sons naturels et technologiques, j’ai mis en place simultanément une captation sur papier, à la manière d’une partition sonore abstraite, d’un paysage sonore balisé, en m’inspirant de Edges de Christian Wolff (1968) et ses partitions pour ensemble à la forme stable, et à la texture mobile. »
Sasha Goffart, L’image en vibration, vidéo (databending), 54”, 2025 (photogramme).

« À partir d’une vidéo d’une balade dans la nature, j’ai converti cet élément sonovisuel en données brutes. Transférée dans un logiciel sonore, la vidéo devient onde, chaque octet visuel se lisant comme un échantillon audio. En appliquant des effets, j’ai altéré ces données, provoquant des artefacts visuels imprévisibles. L’image se fragmente, révélant sa structure interne affectée par les fréquences et les vibrations. Ce procédé s’appelle le databending : le son y sculpte l’image, créant un dialogue entre l’audible et le visible.
Sur un ordinateur, l’image et le son ne sont que des flux de données interprétables et transformables. En les mélangeant, j’ai mis en lumière leur logique commune : celle du code et de la modulation. Des courbes d’égalisation, superposées à la vidéo, visualisent la matière sonore. Ainsi, le son donne à voir de l’image sa nature vibratoire et sa matière invisible. »
Ujae Kim, A Hallway, dessin et son, 4 mai 2025.

« Ce dessin, c’est juste un couloir avec une porte, mais quand on le voit en écoutant le son, il donne l’impression d’être dans un film d’horreur… J’ai monté ce son avec un logiciel après en avoir eu l’idée à partir de l’un de mes cauchemars. Je me suis aussi inspiré des compositeurs de musiques de films tels que Ludwig Goranson et Hans Zimmer. J’ai ainsi amplifié progressivement un son répétitif pour donner l’impression que quelque chose s’approche peu à peu et que la tension monte… De plus, j’ai ajouté une basse pour alourdir cette atmosphère et la rendre plus sombre. Je pense que le son joue un rôle important en aidant et en modifiant la perception de l’image, notamment sur le plan émotionnel, directionnel, temporel et interprétatif. En ajoutant de la musique à cette image, j’ai ainsi cherché à amplifier au maximum ces quatre dimensions. »
Hyejoo Lee, Vagues de tremblements (crayon et acrylique), 2025.

« Le son est une vibration. En entendant le son, les vagues constituées des vibrations s’écrasent et s’approchent de l’auditeur. […] Ensuite, les vibrations résonnent dans le corps, et bientôt tout le corps se met à vibrer. Le son éveille les différents sens, et ces sens font revivre les souvenirs et les moments stockés dans la mémoire. Ensuite, différentes couleurs commencent à se répandre, teignant tout le corps et même les vagues qui le remplissent. »
Léonie Letellier, Qu’est que le son donne à voir de l’image ?, vidéo, 2’25, 2025 (photogramme).

« J’ai réalisé une vidéo où l’on suit une femme, dans un environnement festif, en train de danser, boire, marcher… […] Nous nous sentons dans le corps de ce personnage, qui est aussi bien dans un état d’alerte que de joie, l’on peut imaginer. Le son vient apporter un contraste et une confusion autour de la perception de ce personnage. »
Axelle Pandélakis, 00h04 à 00h15, 47.0876342 2.3912245 (feuille de gauche), 23h40 à 23h54, 47.0876255 2.3912101 (feuille de droite), 2025.

« Le son permet un environnement, une image est un silence. Il y a toujours du son, jamais d’absence. Notre silence n’est pas silencieux. On perçoit toujours quelque chose, un son, un bruit, ou bien même ses pensées. Des pensées que l’on dit et que l’on écoute.
Pour réaliser mon projet, je me suis mise au centre d’une feuille blanche, avec des vêtements adaptés pour limiter le son de mes propres mouvements. Je me suis fait silence, forcée de ne plus penser, poussée à écouter. À chaque bruit perçu dans ce silence, je faisais tomber une goûte d’eau sur la feuille en direction de sa provenance.
Un fois l’eau séchée, il ne reste que des ondulations sur la feuille blanche, plus ou moins importantes en fonction du son d’origine. Ces ondulations donnent à voir les ondes des bruits qui composent les silences de mon appartement. Mon projet reprend en quelque sorte le principe d’une cartographie sonore.
Les titres correspondent ainsi à l’heure et aux coordonnées géographiques auxquels ils ont été réalisés. »
Louann Rousselot, Qu’est ce que le son donne à voir de l’image ?, vidéo, 2’07, 2025 (photogramme).

« Dans cette vidéo, j’ai choisi de représenter des instants doux et flottants comme dans un rêve. Pour accompagner ces images, j’ai créé un son qui commence par des rires lointains, étirés par de la réverbération. Des notes musicales légères se déplacent de droite à gauche, créant un espace sonore mouvant et irréel. Ce son donne à voir l’aspect intime, joyeux et insaisissable du rêve, que l’image seule ne montre pas entièrement. Au fil du temps, les sons deviennent plus graves, sourds et étouffés, traduisant une perte progressive de repères. Cette évolution sonore rend visible l’étrangeté qui s’installe dans le rêve, sans qu’elle soit explicitement filmée. À la fin, l’image cligne de l’œil et un son aigu, proche d’un acouphène, surgit brutalement. Ce bruit vient signaler la rupture du rêve et le retour brutal à la réalité […]. »
Yaofang Zhang, Antre (synthétiseur & visualisation sonore générée par le logiciel Staella), 2’13, 2025 (photogramme).
« […] Dans cette musique intitulée Antre, que j’ai composée avec un synthétiseur, j’utilise différentes sonorités et effets pour construire un espace auditif aérien. Je l’ai également voulu constitué comme une grotte, rythmé de gouttes d’eau. Y sont enfin mêlés des chants et des murmures évoquant la venue d’une divinité. Une fois cette création sonore terminée, une visualisation dynamique a été générée avec le logiciel Staella. »
Illustration : Louann Rousselot, Qu’est ce que le son donne à voir de l’image ?, vidéo, 2’07, 2025 (photogramme).