Station#43

2025

Avec des réalisations plastiques, visuelles, sonores de Susie Bonvillain, Natacha Chapdelaine, Emy Cordery, Justine Cuenot, Gabriel Ferragu, Camille Harry, Kim Jeeeun, Jade Ognango, Emilie Restoueix et Jeanne Salmon.

À l’issue du séminaire « Histoire & esthétique des arts sonores » (janvier-mai 2025), la question « Qu’est ce que le son donne à voir de l’image ? » fut posée aux étudiant.e.s de L1. Dix propositions, parmi les plus passionnantes (et il y en eut de nombreuses !) sont ici exposées, inversant dès lors le protocole de L’Atelier sonore d’esthétique qui, plus traditionnellement, part du visuel pour se déplacer vers le sonore. Même si, par le passé, un tel mouvement, du sonore au visuel donc, fut donné lors de la Station#6 ou de la Station#16… Bref, telles propositions plastiques des étudiant.e.s de la promotion 2024 étaient également accompagnées d’un texte dont je livre un bref extrait… Pour les vingt ans de L’Atelier sonore d’esthétique !

Susie Bonvillain, « Ballet Quotidien », vidéo, 2’42, 2025 (photogramme).

« La marche journalière devient presque chorégraphique à travers son traitement sonore. J’ai utilisé des sons à peine audibles. Le spectateur est invité à percevoir cette scène comme une danse, rythmée par le son plutôt que par les jours. Le passage piéton devient le théâtre d’un ballet de jambes qui se croisent et se répondent. […] Le réel est transformé, comme suspendu par cette synchronisation audiovisuelle. »

Natacha Chapdelaine, « Brouhaha », vidéo, 21”, 2025.

« Notre cerveau cherche à faire des rapprochements entre ce qu’il regarde ou entend et ce qu’il connaît pour arriver à percevoir quelque chose. […] Ici, j’ai utilisé le son du bar d’ambiance, auprès duquel j’habite, pour créer une animation. J’ai essayé, à partir de ses bruits, de dessiner l’image que je perçois de mon point de vue, de ma position. J’entends le brouhaha des voix, on n’arrive pas à comprendre ce qu’ils se disent sur la terrasse remplie du bar… Je ne les vois pas, mes volets sont fermés. […] Avec cette animation j’essaye de questionner la manière dont on peut retranscrire une image mentale développée par un son.»

Emy Cordery, « Cabane céramique », 2025.

« Pour cette installation sonore, j’ai créé un puits mêlant céramique et bois, une sorte de passage symbolique entre le visible et l’invisible. J’y ai intégré un dispositif sonore expérimental, conçu à l’aide d’un synthétiseur, dont le son est diff usé depuis un plateau . En le faisant descendre, je peux moduler les vibrations qui se propagent à travers la céramique, transformant ainsi l’espace acoustique en une matière vivante […]. »

Justine Cuenot, « Ne pas être comprise ? Ne pas me comprendre ? Mais qu’est ce que ça veut dire ? », résultat d’une performance en collaboration avec Joan Nguyen, acrylique sur papier,1m x 1,30m, 2025.

« L’idée est de retranscrire ce que nous ne comprenons pas. Quel langage utiliser ? Quels signes, quelles formes ? Il n’est pas ici question d’individualité dans l’esthétique, mais dans la spatialité. Chaque son provient d’un endroit indéfini, imprévisible, depuis notre point de vue. Et si nous étions l’acteur du bruit ? Pourrions-nous, au moins, écrire cette spatialité ? Pour entrevoir une sorte de partition que l’on pourrait lire de multiples façons : avec le vent, la voix, le corps, les yeux. Un chant spatial. […] »

Gabriel Ferragu, « Reflet du son » (spectrogramme sur modèle photographique, longueur 6 secondes, fréquence 20.000Hz., densité de pixels à intervalle de 4), 2025.

« Certains musiciens font usage d’une sorte de sténographie symbolique cachée dans leur musique sous forme de spectrogrammes. Ce dernier est un outil présent dans les logiciels de traitement de son qui vise à transformer ce dernier en un visuel de monitoring, en affichant comment les fréquences sonores évoluent avec le temps et l’intensité de la pièce sonore selon des variations de couleurs et de contrastes, ou encore de niveaux de gris. À l’horizontal, le temps, à la verticale, la fréquence, et enfin les couleurs montrent l’intensité sonore. L’artiste Aphex Twin semble être son précurseur, en inscrivant son visage dans le spectre sonore de son titre Formula. Il sera suivi de Nine Inch Nails et Venetian Snares. »

Camille Harry, La Beauté du délabrement, vidéo, 47”.

« La moisissure est une forme de dégradation naturelle, lente, incontrôlable. Le corps aussi. Elle est une image du caractère périssable, fragile, vulnérable du corps humain. Nous sommes de la matière organique destinée à changer, à pourrir, à se décomposer. Dans cette vidéo, le son révèle l’image. D’abord accompagnées d’un son inquiétant, elles évoquent la peur, le dégoût, la laideur. Le son devient ensuite plus doux, organique, révélant une autre facette, celle d’une matière vivante, vibrante et porteuse d’espoir. À travers cette métamorphose sonore, deux lectures des moisissures se dessinent […] ».

(Ndlr : Comment ne pas penser alors au magnifique film de Peter Greenaway
Zoo – A Zed & Two Noughts, 1987, et à la musique inoubliable de Michael Nyman qui l’accompagne ?).

Kim Jeeeun, « L’image étendue par le son : limites et expansions » (média mixte : huile sur toile, tissu de soie et graphite, dessin), 2025.

« Le son se constitue comme une matière temporelle cumulative. Sa répétition et sa progression induisent une structuration narrative implicite. Cette organisation narrative agit comme un dispositif de limitation sémantique du son lui-même. L’image, confrontée à cette contrainte sonore, en tire paradoxalement une potentialité d’expansion […]. Dans le cadre de la vidéo-peinture, cette tension fonde un espace esthétique de co-présence. L’image ne se contente pas d’illustrer le son : elle le transcende en se réécrivant à travers lui. Ce projet explore cette dynamique comme un processus d’activation perceptive et narrative.»
(Musique : Keiko Devaux : « Listening Underwater », Alexander Shelley, Canada’s National Arts Centre Orchestra, 2023).

Jade Ognango, « Les éphémères », vidéo (images, téléphone, Youtube) et musique pour voix, guitare et violon, 4’30, 2025 (photogramme).


Emilie Restoueix, White Keys, dessin, 2025.

« […] Ce dessin sera seulement cela pour certain•es un dessin, un langage complexe. D’autres y entendront le son, d’autres ne s’attarderont que sur la partie de droite, à l’endroit où le son s’est transformé en expérience stylistique par rapport à un ressenti de ce bout de partition de Chilly Gonzalez White Keys, 2012. Entre acharnement et engouement […] Un intérêt certain pour la retranscription du son dans l’image. »


Jeanne Salmon, Le Glitch du grinch, son, 2025.

« Ce projet commence par le texte Le Glitch du grinch qui explore un décalage dans le réel, à travers l’idée de répétition et la recherche de différentes sonorités. À travers cette envie, le fantastique rentre dans notre monde. En effet, lors de l’écriture de ce texte, j’avais comme élément d’inspiration Le Horla de Guy de Maupassant (1887). De cette manière, au cours du texte, on se retrouve dans une boucle de phrases et de mots […]. La forme sonore du texte permet d’accentuer l’idée d’étrangeté à travers l’aspect monotone de la voix et des sons enregistrés […]. Ainsi, on se retrouve à voir et à entendre l’image de façon floue, décalée et instable. Sauf sur une dernière phrase qui en permet le dénouement. »


Illustration :
Justine Cuenot, « Ne pas être comprise ? Ne pas me comprendre ? Mais qu’est ce que ça veut dire ? », résultat d’une performance en collaboration avec Joan Nguyen, acrylique sur papier,1m x 1,30m, 2025 (détail).